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«Je crois que j’ai retrouvé Sakip» : comment des bénévoles recherchent le nom des SDF morts dans la rue

2021-04-12T08:43:58.151Z

Jean-Pierre Léonard est l’un des 535 sans-abris morts de la rue, en 2020. Ce n’était pas sa vraie identité. Sa famille a pu retrouver sa tra Le cyclamen reste introuvable. Julie avance à petits pas, pliée en deux, Sherlock peroxydée au-dessus des pétales rosés. Giorgi, Martine, Pawel, Kevin, Claudine, « un homme », « un bébé »… Sur la pelouse des Buttes Chaumont (Paris XIXe), ce 30 mars, 535 pots dorment au soleil parmi les croqueurs de sandwichs. La liste des sans-abri, tués par l’errance en 2020, court tout autour du lac artificiel.



Le cyclamen reste introuvable. Julie avance à petits pas, pliée en deux, Sherlock peroxydée au-dessus des pétales rosés. Giorgi, Martine, Pawel, Kevin, Claudine, « un homme », « un bébé »… Sur la pelouse des Buttes Chaumont (Paris XIXe), ce 30 mars, 535 pots dorment au soleil parmi les croqueurs de sandwichs. La liste des sans-abri, tués par l’errance en 2020, court tout autour du lac artificiel. Mais nulle trace de Jean-Pierre, 66 ans, décédé le 6 octobre à Paris. L’étiquette sera restée dans l’utilitaire du Collectif des morts de la rue, ou bien un passant aura emporté le pot. Peu importe. Monsieur Léonard collectionnait les mystères. En voici un de plus.

Ses amis du Secours catholique aiment raconter la présence fuyante de cet habitué des accueils de jour et des centres d’hébergement longue durée. « Il était toujours seul, ne parlait pas de lui, ne se mettait jamais en colère. Il n’y a pas d’autre homme comme Jean-Pierre Léonard », loue Erwan. Sa voix trahit 80 ans et beaucoup d’émotion. Le bénévole côtoyait le vagabond depuis deux décennies mais n’a jamais percé les secrets de ce quidam au dos voûté, qui refusait obstinément de renouveler ses papiers d’identité, officiellement « égarés ».

Aux Buttes Chaumont, le 30 mars dernier, le Collectif des morts de la rue a honoré comme chaque année la mémoire des femmes et hommes sans abris décédés. LP/Philippe de Poulpiquet Philippe de Poulpiquet

« Il s’en tenait aux banalités. Je sais qu’il aimait regarder les péniches sur la Seine, qu’il avait de la sympathie pour les pigeons. Je crois qu’il ne connaissait pas d’autre ville que Paris. » Jean-Pierre ne buvait pas, fumait un peu, et quand il parlait (rarement), on eût dit un philosophe. Un jour d’automne, l’atelier champêtre du Secours catholique battait son plein quand il s’arrêta, appuyé sur son râteau : « A quoi bon ramasser les feuilles, puisqu’elles tomberont toujours ? »

« Mince, Jean-Pierre est mort ! »

Depuis longtemps, le sans-abri avait pris le large du monde associatif, blessé d’avoir été « transféré », contre son gré, du centre d’hébergement de la rue Miollis (Paris XVe) vers un foyer à l’autre bout de son monde, près de la gare du Nord, en 2010. Pendant deux ans, barbu arrimé à un banc, il a continué de frapper à la porte des religieuses de la rue Miollis. « Il venait prendre une douche, on lui donnait à manger, raconte sœur Danièle. Il nous serrait la main avec beaucoup d’énergie. Il avait l’air vraiment heureux de nous voir. » Puis Jean-Pierre n’est plus venu.

Soeur Danièle, bénévole au Collectif des morts de la rue, a bien connu Jean-Pierre Léonard. LP/Christel Brigaudeau Christel BRIGAUDEAU

Erwan l’a bien rencontré, quelques fois, du côté de Denfert-Rochereau. Chrystel l’a aperçu, sur un banc près du cimetière Montparnasse. Une présence fugace, qui s’effaçait sans bruit. Jusqu’à ce 5 octobre. Sur les coups de 19 heures, le camion de la Protection civile coupe son moteur rue de la Procession, toujours dans le XVe arrondissement, devant un quasi-gisant, dans le noir. Corentin, le chef de maraude, planque sa colère sous le compte rendu clinique : « Il était en détresse respiratoire aiguë. Il devait décompenser depuis plusieurs jours déjà. On a enfilé nos combinaisons de protection Covid, et les pompiers lui ont expliqué les choses avant de le conduire à l’hôpital. »

Sous le porche de la maison de retraite La Quintinie, qui lui servait d’abri, plus rien n’encombre le passage devant la porte de service. Autour du square, où des retraités attendent le couvre-feu à l’écart des enfants et nounous, presque tous ont oublié l’homme couché non loin de là, sous sa couverture bleue. Tous, sauf Laurence. L’écran de la vidéosurveillance, accroché au mur saumon de sa loge de gardienne d’Ehpad, a retransmis en direct la fin de vie du sans-abri, étendu à 20 m. Son carré blond est navré : il n’y a pas grand-chose à raconter. « Il dormait beaucoup. » Laurence lui portait « un petit café chaud », de la nourriture. La police a été appelée, n’est jamais venue. Personne n’a joint le 115. Laurence ne connaît pas ce numéro. Ça lui a « fait drôle », de ramasser le fourbi du SDF, le lendemain de son départ aux urgences. Il n’avait touché à aucun des plats en barquettes.

« Nous sommes au regret… », dit le mail du Samu social. Dans le réduit blanc qui tient lieu de siège au Collectif des morts de la rue, Chrystel, la permanente, a laissé échapper un cri ce 7 octobre. « Mince, Jean-Pierre est mort ! » Passé la stupeur, les petites mains enclenchent la procédure, comme après chaque décès. Chrystel raconte les formulaires. La pêche aux infos, les mails « Connaissez-vous Jean-Pierre Léonard ? » Une réponse arrive, capitale : son vrai nom. Sakip X. « La police a vérifié, et on a vite téléphoné à l’hôpital. Ça nous semblait important qu’il parte sous sa véritable identité. » Comme toujours, l’association publie le nom du défunt sur sa page Facebook. « Au cas où une famille le chercherait. »

« Ma mère est apaisée. Maintenant, elle sait où il est »

Cinq mois ont passé. Dans son pavillon de banlieue parisienne, Silvie s’installe enfin dans son lit, ordinateur sur les genoux. Il est 22 heures, les enfants sont couchés, les corvées accomplies. La quadra pianote sur Facebook. Et le choc la saisit à la gorge. Pour la première fois, une occurrence vient d’apparaître sous la barre de recherche. Le cœur battant, elle empoigne son téléphone, joint sa sœur : « Je crois que j’ai retrouvé Sakip. »

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De son oncle, Silvie se souvient surtout « des pierres anciennes » sur la façade de la prison de Fresnes. « J’étais enfant, j’attendais avec papa dans la voiture quand ma mère lui rendait visite au parloir. » Dans sa jeunesse, Sakip frayait avec le grand banditisme. Il est tombé pour homicide, au mitan des années 1980. Un règlement de compte entre braqueurs, il aurait payé pour un autre, se raconte-t-on dans la famille.

Jean-Pierre Léonard, lors d'un atelier de poterie organisé par le secours catholique à Paris. DR Christel BRIGAUDEAU

Silvie avale une goulée d’air : « Il vivait chez nous après sa sortie de prison. Au bout de deux mois, il a pris ses affaires un matin et a disparu. Je crois qu’il fuyait quelque chose. Ou il avait peur de déranger. » Sa sœur, la mère de Silvie, tombe dans une mélancolie profonde. Elle va porter des années son fardeau de questions. Il y a cinq ans, alors que son ventre s’arrondissait, Silvie a ressenti comme un déclic. « J’avais l’espoir de ramener Sakip. Je voulais faire un truc qui changerait la vie ; retrouver aussi ma mère. J’ai commencé à le chercher en tapant son nom sur Internet. »

Sa quête n’a pas ramené la gaieté au foyer maternel. Mais des réponses, si. « On a découvert que pendant vingt ans, il a mené une existence, pas heureuse, mais une vie quand même. Et pas celle, violente, qu’on imaginait. Ma mère est apaisée. Maintenant, elle sait où il est. »

« Quel que soit ton nom… »

Sur les immenses pelouses du cimetière de Thiais (Val-de-Marne), la division 56 rassemble des rectangles de béton clair, comme des dominos sans point. Autour de la tombe de Sakip s’épanouissent genêts et laurentins. La mairie de Paris prend en charge ces sépultures, dans ce « carré de la fraternité » réservé aux personnes sans ressources humaines ou financières.

Le carré de la fraternité au cimetière parisien de Thiais rassemble les tombes de personnes sans ressources financières ou humaines. C'est ici qu'a été enterré Jean-Pierre Léonard, en novembre. LP/Christel Brigaudeau Christel BRIGAUDEAU

A chaque enterrement, le Collectif des morts de la rue envoie deux bénévoles. Ils disent adieu aux défunts esseulés, « au nom de l’humanité ». Pour Jean-Pierre, c’est Julie qui a posé le chrysanthème jaune, le 6 novembre, sur le cercueil. C’était sa première cérémonie, elle a peaufiné son discours pendant trois jours. Un filet de voix dans le grand silence : « Sakip, Jean-Pierre, je ne sais pas quel nom tu aurais voulu laisser derrière toi si tu avais eu le choix, alors je les garderais tous les deux en moi avec autant de force. (...) Tu nous quittes dans la lumière de l’automne et je te souhaite de t’envoler comme une feuille dans le vent. Les fleurs reviendront. Le muguet refleurira et nous penserons à toi. »

Source: leparis

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